Halyna Sollohub est professeur d’anglais à l’Université Catholique d’Ukraine (UCU). Polyglotte, elle participe chaque année aux multiples écoles d’été, organisées par l’UCU, d’anglais et de français, mais aussi, à destination des quelques étrangers qui risquent le voyage, d’apprentissage de l’ukrainien. Elle a quitté volontairement il y a deux ans son poste de maître de conférences à l’Université Nationale de Lviv pour rejoindre l’UCU. Non pas tant pour le salaire, légèrement supérieur nominalement, mais inférieur dans la pratique, puisque l’Université Catholique ne pratique pas le système des ‘cours privés obligatoires’, d’usage courant dans la plupart des universités d’Etats. Petite-nièce d’un évêque célèbre de l’Eglise souterraine, elle ne pouvait accepter la corruption ‘qui est partout et qui peut vous saisir si vous n’y prêtez garde.’ Comme l’a montré la tenue, dans les locaux de l’UCU en novembre 2002, de la conférence sponsorisée par le Ministère de l’Education ukrainien et le Fonds Vydrogénia (Soros), l’Université Catholique d’Ukraine est considérée en effet comme l’une des rares institutions du pays, avec l’Académie Mohyla, où il n’est pas même pensable de corrompre son professeur pour obtenir son diplôme.
Le vice-recteur, Myroslav Marynovytch, est la carte de visite de l’université. Il a été condamné en 1977, à l’ère glaciaire brejnevienne, à 10 ans de Goulag, pour avoir créé le premier groupe d’Helsinki de supervision des droits de l’homme en Ukraine. Au camp, l’identité ukrainienne qu’il défendait l’a conduit a prier, pour ne pas, dit-il, ‘devenir une bête’. Il découvre alors l’intense liberté que procure la certitude de l’Esprit. Considéré aujourd’hui comme l’une rares consciences morales de la dissidence à n’avoir pas succombé au très répandu syndrome post soviétique des intellectuels, sorte de fatigue existentielle mêlé à une perte totale de références survenue avec l’ouverture de toutes les frontières. Il dirige avec enthousiasme l’Institut de la religion et de la société au sein de l’UCU. L’Institut, écrit-il comme un fondateur d’Eglise, a été fondé pour ‘réviser les stéréotypes communistes sur la religion’, analyser ‘les nouveaux défis pour les religions’ représentés par ‘le sécularisme et le pluralisme’, et ‘repenser les positions œcuméniques des religions en Ukraine et dans le monde’. Depuis 1997, l’Institut a organisé maintes conférences, notamment en partenariat avec le Centro Aletti de M. Rupnik, et publiés plusieurs livres consacrés à la doctrine sociale de l’Eglise, aux droits de l’homme ou aux questions œcuméniques en coopération avec Konstantin Sigov de l’Académie Mohyla. L’une des collaboratrices de M. Marynovytch, Lessia Kovalenko, est l’un des espoirs de l’université. Agée de 26 ans, elle prépare la soutenance de sa thèse de doctorat en droit canon, prévue pour le printemps 2004 à l’Université Catholique de Lublin (Pologne), avec laquelle l’UCU collabore étroitement. Sa thèse porte sur ‘L’aspect collectif de la liberté religieuse dans la législation ukrainienne’. Dès à présent elle collabore avec différentes organisations proches de la Rada à Kiev par son expertise de la nouvelle législation religieuse en préparation.
Le père Fédor Romanishyn, 40 ans, père de 5 enfants, est un ancien ingénieur en construction ordonné prêtre en 1992 par le cardinal Lubatchivsky pendant ses études au séminaire du Saint Esprit de Rudno. Aujourd’hui il a décidé de reprendre ses études en suivant le programme de licence à la faculté de théologie de l’UCU. Aux côtés de son ami Myroslav Marynovytch, il cite parmi ses maîtres, son père spirituel, le père Mihail Vynnitski. Celui-ci vécut vingt ans en Sibérie avant de revenir en Galicie lors de la légalisation de l’Eglise gréco-catholique en 1989. Le père Fédor se souvient également du père Bogdan Bélinski qui enseignait la théologie morale au séminaire. ‘Vous comprenez, explique-t-il avec un regard ému, c’est quelque chose d’unique lorsque celui qui vous explique comment ne pas mentir a passé une partie de sa vie en Sibérie…’. Alors oui, l’expérience de mission proposée en 6 e année à tous les étudiants fut une vraie joie pour lui, une chance inespérée de suivre l’exemple de la génération précédente, celle des ‘géants de la foi’. C’est ainsi que le père Fédor est devenu le parrain d’une multitude d’enfants orphelins à qui il a pu transmettre tout ce qu’il connaissait de la paternité de Dieu et de la tendresse de Marie. Aujourd’hui, ayant repris les études à l’Université Catholique, le père Fédor retrouve le feu de ses jeunes années. Il suit ses cours de licence dans une salle, celle du musée Slipyj, où voisinent photographies des camps et chapelets miniatures.
Ces témoins, confesseurs de la foi, ont entraîné derrière eux toute une population de gens de bonne volonté. En Ukraine bien sûr mais aussi dans la diaspora ukrainienne et au delà. Bogdan Prah est le recteur du séminaire gréco-catholique du Saint Esprit. Ce prêtre marié, qui n’a pas 50 ans, vit sur le campus au milieu de ses étudiants. Il est aussi membre du Conseil d’administration de l’université catholique. Car cet homme, qui consacre ses quelques heures libres à rencontrer les derniers témoins du Goulag, sait qu’il faut à tout prix éviter au séminaire le risque d’enfermement et à l’université le risque de la dilatation dans le monde.
Il partage cette conviction avec le tout aussi jeune recteur de l’université catholique d’Ukraine. {Cf interwiew et conférence de B. Gudziak dans le même dossier.} Le père Borys Gudziak, 43 ans, historien américain d’origine ukrainienne, a commencé son implantation à Lviv en 1992 par la création de l’Institut de l’histoire de l’Eglise. Avec son ami l’historien Oleh Tury, l’un des plus brillants historiens ukrainiens contemporains, il est parti à la recherche des centaines de témoins encore vivants pour les interroger, les écouter et enregistrer leurs souvenirs. Au total plus de 1500 entretiens individuels ont été consignés, constituant avec 60 000 pages de textes digitalisés et mis en ligne ( www.ichistory.org ) sur le site de l’Institut ‘l’un des plus beaux projets d’histoire orale qui ait jamais été réalisé dans le monde’ selon Philippe Boutry, professeur à l’EHESS et l’un des meilleurs spécialistes en France en anthropologie religieuse. B. Gudziak prépare actuellement, pendant les interstices microscopiques de son emploi du temps, un livre de synthèse sur l’expérience pascale de l’Eglise des catacombes.
Le père Michel Dymyd, est lui aussi né à l’étranger, dans une petite ville de Belgique. Marié à l’une des iconographes les plus talentueuses d’Ukraine et père de 4 enfants, il est devenu en 1994 avec la bénédiction du cardinal Lubatchivsky le premier recteur de l’Académie de théologie de Lviv. Il est désormais le chancelier du patriarche Lioubomyr Huzar, le Grand Chancelier de l’Université Catholique d’Ukraine et l’une des personnalités les plus populaires en Ukraine selon tous les sondages. Absorbé par la multitude de tâches que représente l’administration ‘de l’Eglise la plus dynamique au monde en termes d’ordination depuis dix ans’, Mihail Dymyd n’a pas abandonné pour autant la recherche. Il dirige l’Institut du Droit Canon qui abrite la Société de Théologie et la revue Bogoslovie et s’apprête à publier un opus magnum consacré à l’ecclésiologie de l’Eglise gréco-catholique.
L’avenir de l’Eglise gréco-catholique selon lui est de passer de ‘l’ unia à la koinonia ‘. Cette formule audacieuse utilisée par le patriarche melchite Grigorios III lors de sa venue à l’UCU signifie que les Eglises gréco-catholiques ne doivent pas seulement être des ‘ponts’ entre l’Orient et l’Occident, mais elles sont aussi appellées à devenir des ‘modèles’ pour le Corps tout entier de l’Eglise, par leur capacité à réunir tradition et modernité, symbolisme et rationalité, eschatologie et histoire. L’Eglise gréco-catholique d’Ukraine a souffert d’un tel éloignement de la part de son Eglise mère de Constantinople lors de son enfance, et d’une telle latinisation au cours de son adolescence, qu’aujourd’hui, alors que l’Eglise gréco-catholique est parvenue à l’âge adulte en passant par le creuset de la persécution, elle a tant de blessures à soigner. A commencer par la première, celle de sa mémoire et de sa conscience juridique. ‘Seuls quelques canons de quelques conciles ont été conservés’ raconte le père Dymyd. Tout un travail de recherche et de compilation des centaines de conciles locaux de l’Eglise ukrainienne est donc en cours au sein de son Institut. Or, rappelle-t-il amicalement à ses amis orthodoxes de juridictions byzantines, souvent gênés par le caractère objectivé de la loi, le droit canon n’est pas seulement l’administration des affaires internes de l’Eglise, il commande tout l’engagement du peuple de Dieu dans le monde.
D’autres membres de la diaspora ukrainienne ont suivi l’exemple de B. Gudziak et de M. Dymyd comme le Canadien Mihail Kwiatkowski, vice-recteur de l’UCU chargé de l’enseignement, et pasteur réputé pour son humour et ses qualités pastorales. Jeffrey Wills, vice-recteur de l’UCU chargé du développement, lui n’a pas la moindre origine ukrainienne. Philologue brillant, diplômé en langues anciennes des universités de Oxford et de Harvard, catholique romain, en 1998 il a suivi en mission son ami Borys Gudziak, conscient des richesses immenses offertes par cette université-d’après-la-Kolyma. Lors de la visite du pape en Ukraine c’est lui qui a assuré la coordination de la couverture médiatique de l’événement. Le site internet en 6 langues ( www.papalvisit.org.ua ) créé pour l’occasion a été pendant plusieurs jours le site le plus visité en Ukraine ! La bibliothèque de l’UCU qu’il a développée est, avec plus de 60 000 titres, la plus importante bibliothèque théologique en terre slave, et la plus dynamique d’Ukraine en termes d’acquisition et d’informatisation ( www.opac.ucu.edu.ua ). Il a mis également en réseau à l’université plus de 150 postes informatiques permettant aux enseignants et aux étudiants de participer à l’ère de l’université communicationnelle. L’universitaire américain consacre cependant l’essentiel de son temps à former la jeune et brillante génération des professeurs et cadres de l’UCU (T. Dobko, V. Turcinovski, …) au meilleur du management occidental et à la création de micro-entreprises. Jeffrey Wills leur montre ainsi qu’aucun ‘fund raising’ n’est possible sans l’enthousiasme créateur que procure l’utopie américaine de la frontière, version moderne de la quête du Royaume. Si vous le rencontrez, sachez qu’il est à la recherche de 20 millions de dollars pour le développement harmonieux de l’université dans les cinq prochaines années !

