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Christianisme et identité nationale en Ukraine, Quelques observations après la visite du pape Jean-Paul II

6 April 2005 | Evénements,

Cet article a été écrit en 2001 par Antoine Arjakovsky, Docteur en Histoire et Professeur à l’Université Catholique d’Ukraine pour la Revue Unité des Chrétiens à l’occasion de la visite du Pape en Ukraine:

La première visite d’un primat romain en Ukraine1 a représenté indubitablement un moment de cristallisation de la conscience nationale ukrainienne et le signe du dynamisme extrême du renouveau religieux dans ce pays depuis dix ans.

Quatre mois après la visite du pape Jean-Paul II en Ukraine les 23-27 juin 2001, il est possible d’établir un premier bilan de cet événement historique. Commençons par le fait principal : La première visite d’un primat romain en Ukraine1 a représenté indubitablement un moment de cristallisation de la conscience nationale ukrainienne et le signe du dynamisme extrême du renouveau religieux dans ce pays depuis dix ans. Au point que certains commentateurs ont décrit celle-ci comme l’événement le plus important survenu en Ukraine depuis l’indépendance du pays en 1991.

De fait, plus de 300 000 personnes à Kiev (à deux reprises) et plus d’un million de personnes à Lviv sont venus accueillir Jean-Paul II et ont participé aux messes pontificales. Pendant une semaine les médias ukrainiens (TV, radio, presse) ont accordé une très large place à cette visite. Des moments symboliques ont jalonné cette visite : rencontres officielles avec le président Koutchma et avec les chefs spirituels des communautés religieuses présentes en Ukraine ; visite du mémorial de Babi Yar où ont péri plusieurs dizaines de milliers de juifs en 1941 ; à défaut de l’octroi du titre de patriarche à Mgr Husar, pleine reconnaissance par le pontife romain du rite et de la hiérarchie gréco-catholique lors des célébrations liturgiques ; grand concert donné par les groupes de rock les plus populaires du pays en l’honneur du pape ; béatification des 27 nouveaux saints martyrs catholiques et gréco-catholiques ayant souffert lors des persécutions soviétiques ; ovation de Jean-Paul II par tout un peuple après que celui-ci ait chanté en ukrainien une berçeuse que lui chantait sa mère.

On peut interpréter diversement ce mouvement d’unité de la conscience nationale autour de la figure de Jean-Paul II. Nul doute cependant que les mots du pape sur la vocation européenne de l’Ukraine et son appel à l’unité des chrétiens eurent une résonance particulièrement importante. Dès son arrivée, à l’aéroport de Borispil, en s’adressant aux chrétiens orthodoxes, le pape a demandé pardon au nom de l’Eglise catholique et récusé toute attitude de prosélytisme :

‘ Demandant pardon pour nos fautes produites dans un lointain comme dans un proche passé, quant à nous de notre côté, nous assurons de notre pardon pour toutes les injustices dont nous avons été victimes.’2

L’autre fait majeur de cette visite a été, du point de vue cette fois de la politique ecclésiale, le renforcement du soutien accordé par Rome à l’Eglise gréco-catholique au détriment des relations avec le patriarcat de l’Eglise Orthodoxe de Moscou. Focalisé depuis la fin des années 1980 sur la question du statut à donner à l’Eglise gréco-catholique, le dialogue œcuménique catholique-orthodoxe avait abouti au document officiel de Balamand en juin 1993, ‘l’Uniatisme, méthode d’union du passé et la recherche actuelle de la pleine communion.’ Dans ce texte était utilisé le terme d’ ’Eglises sœurs’ à l’instar de la rencontre du 7 décembre 1965 entre Athénagoras et Paul VI. Texte ambigu car d’un côté les théologiens des deux Eglises condamnaient le prosélytisme du concile fondateur de Brest-Litovsk en 1596 mais d’un autre côté accordaient leur reconnaissance à l’Eglise gréco-catholique. Ce document de Balamand ne fut donc pas pleinement admis ni par Moscou ni par Rome ni même par l’Eglise gréco-catholique qui n’avait pas été invitée aux discussions officielles. Au point qu’en juillet 2000 à Baltimore, les théologiens des deux Eglises furent incapables de rédiger un communiqué commun, scellant ainsi par d’amères déclarations dix années de malentendus.

Or sur le terrain, à savoir en Ukraine occidentale, et plus précisément en Galicie et en Volhynie, on ne compte guère plus de dix paroisses encore disputées localement par des communautés dépendant du patriarcat de Moscou ou de l’Eglise gréco-catholique (sur un total de 9049 communautés pour la première et 3317 pour la seconde). On observe surtout à l’image de la très dynamique et nouvelle université catholique de Lviv (construite sur la base de l’ancienne académie gréco-catholique fondée par le métropolite André Sceptitzky en 1928) dirigée par le père Boris Gudzyak, un ancien diplômé de Harvard, une volonté affichée de dialogue et des gestes concrets de réconciliation. De plus, le phénomène majeur en Ukraine consiste surtout en une sécularisation accélérée de la population. Et selon des statistiques récentes, la religion dominante aujourd’hui dans la région de Donetsk n’est ni l’orthodoxie ni le catholicisme mais le protestantisme. Derrière ces accusations de prosélytisme à l’endroit de l’Eglise catholique se profile donc pour la plupart des observateurs le souci de la part du patriarcat de Moscou de marginaliser l’Eglise gréco-catholique, en raison de sa popularité acquise par sa résistance à l’oppresseur soviétique, et en définitive sa volonté de maintenir en son sein l’Eglise orthodoxe d’Ukraine qui représente plus de 50 % de ses paroisses.

Quelques mois après Baltimore donc, en novembre 2000, plus de trente évêques de l’Eglise orthodoxe ukrainienne avec à leur tête le métropolite Wladimir Slabodan, écrivirent au pape pour lui demander de repousser sa visite. N’ayant pas réussi à apaiser les craintes plus ou moins sincères du patriarcat de Moscou vis-à-vis du ‘prosélytisme’ catholique en Ukraine, la diplomatie vaticane décida de passer outre les interdictions de Moscou de se rendre sur son ‘territoire canonique’ et choisit donc de privilégier comme interlocuteur en matière d’œcuménisme l’Eglise gréco-catholique. Cette dernière, loin de se considérer comme une simple branche orientale du catholicisme, se définit en effet, selon l’expression du père Michel Dymid, professeur à l’académie de théologie de Lviv, comme ‘orthodoxe dans la foi et catholique dans la charité’. La réaction de Moscou ne tarda pas. Le patriarche Alexis II en visite en Biélorussie pendant la visite du pape en Ukraine déclara que la désobéissance romaine constituait désormais une pierre d’achoppement entre les deux Eglises. Et tandis que début juillet le synode de l’Eglise gréco-catholique décidait pour la première fois d’ouvrir deux nouveaux diocèses-exarchats en Ukraine orientale et méridionale (de Donetsk et d’Odessa-Crimée), au même moment les deux présidents, russe et ukrainien, inauguraient en grande pompe la cathédrale saint Wladimir reconstruite à Chersonèse en Crimée, voulant signifier ainsi en ce lieu symbolique le caractère historiquement orthodoxe des terres ukrainiennes.

Le troisième enseignement de la visite pontificale en Ukraine réside, par contraste avec l’effusion collective, dans une prise de conscience nouvelle par la population orthodoxe ukrainienne dans son ensemble de la profondeur de ses blessures et de ses divisions. Car mis à part quelques groupes minoritaires d’orthodoxes pro-moscovites défilant auprès des murs de la laure saint Antoine des grottes contre la visite du pape, la non-rencontre entre le métropolite Wladimir et le pape Jean-Paul II a été douloureusement ressentie par les fidèles de l’Eglise orthodoxe autonome d’Ukraine (patriarcat de Moscou). Bien qu’étant la seule Eglise orthodoxe canonique reconnue officiellement par toutes les 15 Eglises orthodoxes dans le monde, l’Eglise autonome d’Ukraine sait qu’elle ne pourra se développer harmonieusement dans le contexte de formation accélérée de l’Etat-nation ukrainien que si elle obtient son autocéphalie de la part de Moscou.

Car l’argument de ‘territoire canonique’ utilisé par Moscou pour justifier sa présence n’est guère convaincant. Chacun sait en Ukraine que, historiquement, l’Eglise des Ruthènes (Russyny, Rus’), évangélisée via la Moravie par Cyrille et Méthode, relève de Byzance et non de Moscou. De plus cette Eglise obtint très tôt son autonomie et chercha à plusieurs reprises dans son histoire à la renforcer mais souffrit d’être à la frontière de deux grandes cultures chrétiennes, byzantino-slavonne et latine, souvent hermétiques l’une à l’autre. Ainsi le métropolite Hilarion de Kiev, de sang ruthène, l’auteur du célèbre ‘Discours sur la montagne’ au XIe siècle, fut élu sans l’aval du patriarche byzantin et n’a pas signé l’anathème contre l’Eglise catholique en 1054. Plus tard au XVe siècle, c’est Isidore le métropolite de Kiev qui fut l’un des inspirateurs du concile d’union de Florence, ce qui provoqua le désaccord de l’Eglise de Moscou et la déclaration de son autocéphalie en 1448. Et même après que la métropole orthodoxe de Kiev avec les régions centrales et orientales de l’Ukraine actuelle aient été affaiblies par l’annexion politique de la Russie en 1654, germa encore l’idée chez le métropolite Pierre Mohyla, dépendant du patriarcat de Konstantinople, de constituer une Eglise autocéphale rassemblant les orthodoxes et les gréco-catholiques. Mais l’Eglise mère, la métropole orthodoxe de Kiev, fut alors soumise à l’autorité du patriarcat de Moscou en 1686 et ne put s’opposer à la politique de répression à l’égard des gréco-catholiques de l’empire tsariste (suppression en 1839 sur le territoire russe) puis soviétique (suppression en 1946 sur les nouvelles terres de Galicie et de Volhynie).

Aujourd’hui les trois Eglises orthodoxes présentes en Ukraine sont divisées avant tout en raison de l’absence d’une mémoire heureuse, selon l’expression de Paul Ricoeur, qui serait capable à force d’écoute et de pardon, d’oublier le passé douloureux et de se projeter dans un avenir commun. Comme l’écrit Victor Yelinsky, le rédacteur en chef de la revue Religion et société, sur les trois périodes fondatrices de la conscience nationale ukrainienne moderne (la soumission au patriarcat de Moscou, la révolution nationale de 1917-1921, la deuxième guerre mondiale), les trois Eglises disposent de trois mémoires différentes et souvent conflictuelles.3 Ainsi, à titre d’exemple, la canonisation récente et quasi-simultanée de Mgr Pierre Mohyla à la fois par le patriarcat de Moscou et par l’Eglise orthodoxe d’Ukraine-patriarcat de Kiev n’a pas la même signification. Pour les premiers (9049 communautés, 305 églises en construction en 2001), le métropolite de Kiev fut surtout celui qui s’opposa aux courants dissidents de l’Eglise gréco-catholique par la création d’un brillant séminaire (future Académie Mohyla), tandis que pour les seconds (2781 paroisses, 217 églises en construction en 2001) Mgr Pierre Mohyla fut avant tout un grand administrateur ayant posé les bases de l’autocéphalie de l’Eglise ukrainienne. L’Eglise orthodoxe autocéphale d’Ukraine, pour sa part, (1015 communautés, 101 églises en construction en 2001) a décidé lors de son concile en septembre 2000 de reconnaître l’autorité du patriarcat de Konstantinople et même de lui présenter ses excuses au nom de l’Eglise ukrainienne pour la rupture de 1685, lorsque le métropolite Gédéon Sviatopolk-Tchetverinsky, sans la bénédiction du patriarche, partit pour Moscou. Cette Eglise commémore désormais à chaque célébration le nom du métropolite Kostyantyn, chef de l’Eglise ukrainienne orthodoxe aux USA, canoniquement reconnue et sous la juridiction du patriarche Bartholomée I.
Le dialogue officiel entre Moscou et Konstantinople a officiellement débuté, peu après la visite du pape, en juillet 2001 à Zurich avec la tenue de la première commission mixte de dialogue entre les deux patriarcats au sujet de l’Eglise orthodoxe d’Ukraine en présence des représentants des trois Eglises se déclarant orthodoxes en Ukraine.

Décidément rien en Ukraine n’est plus tout à fait comme avant…

Kiev, le 28 octobre 2001
Antoine Arjakovsky

—
1 On met à part l’exil forcé des saints Clément I au 1er s ap.J.C., et Martin I au VIIe s. ap.J.C.
2 Discours de Jean-Paul II à Borispil reproduit dans Religuia i obshestvo, n°4, sept.2001, p.8.
3 Religuia i obshestvo, n°5, oct.2001, p.11.

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