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Visite du cardinal Barbarin en Ukraine : Soloviev, l’unité de l’Eglise et les relations internationales

  • Message de Jean-Paul II
  • Visite du cardinal Barbarin en Ukraine : Soloviev, l’unité de l’Eglise et les relations internationales
  • Intervention du Cardinal Barbarin
  • Intervention du père Michel Dymyd
  • Intervention du Professeur Joseph Yacoub
  • Intervention d’Antoine Arjakovsky, enseignant chercheur
  • Programme du colloque
Vladimir Soloviev, La Russie et l’Eglise Universelle
Le père Borys Gudziak, le père Michel Dymyd et le cardinal Barbarin devant l'icône des nouveaux martyrs d'Ukraine.

Le père Borys Gudziak, le père Michel Dymyd et le cardinal Barbarin devant l'icône des nouveaux martyrs d'Ukraine.

Un colloque international sur le philosophe russe Vladimir Soloviev s’est tenu à Lviv les 30 et 31 octobre à l’université catholique d’Ukraine (UCU), seule université catholique sur tout le territoire de l’ex-URSS [1].

Les organisateurs du congrès avaient invoqué le 150e anniversaire de la naissance de Soloviev (1853-1900) pour rassembler la centaine d’universitaires venus de France, de Russie, de Pologne, de Biélorussie et d’Ukraine. Mais l’envoi par le pape Jean-Paul II d’une lettre aux congressistes [2], la présence d’invités de marque, le contexte politique et la date choisie ont donné à ce colloque scientifique une tonalité spirituelle.

Le comité d’organisation du colloque comprenait également outre l’université catholique d’Ukraine la Société Soloviev de Genève et les deux principales revues intellectuelles ukrainiennes, Duh i literaet Yi. Le président de ce comité, le père Michel Dymyd, directeur de l’Institut du droit canon au sein de l’UCU, avait invité Mgr Philippe Barbarin, nouvel archevêque de Lyon depuis un an. En effet les chrétiens d’Ukraine gardent le souvenir que leur prince Danylo reçut en 1253 la couronne royale des mains du pape Innocent IV à la suite des contacts qui avaient été établis à Lyon à la suite du premier concile de Lyon de 1245 en faveur de la réunion des chrétiens. Bien qu’il ait été élevé au cardinalat il y a à peine quinze jours, Mgr Barbarin a tenu à honorer sa promesse de se rendre à Lviv. Dès son arrivée, l’archevêque de Lyon, conscient qu’il s’agissait de la première visite du primat des Gaules à Lviv, a repris les mots de la ‘Lettre des chrétiens de Lyon à leurs frères grecs à propos des martyrs de 177’ :

‘Les serviteurs du Christ en séjour à Vienne et à Lyon en Gaule aux frères d’Asie et de Phrygie qui ont la même foi et la même espérance que nous en la rédemption  : paix, grâce et gloire de la part de Dieu le Père et du Christ Jésus Notre Seigneur.

Prononcées dans la région qui a connu le plus grand nombre de martyrs dans l’histoire du christianisme (5 millions de grecs-catholiques ont été interdits de culte entre 1946 et 1990, tous les évêques ont été déportés au Goulag, etc…), les paroles du cardinal Barbarin ont été écoutées avec la plus grande attention. Mais le cardinal français fut définitivement adopté par les participants au colloque lors de son évocation des liens d’amitié qui liaient l’abbé lyonnais Paul Couturier, le fondateur en 1935 des semaines pour l’unité des chrétiens, et le métropolite André Szeptitzki, archevêque de Lviv entre 1900 et 1944 et principale figure politique et religieuse de l’Ukraine dans la première moitié du XXe siècle.

Disciple du père Henri de Lubac [3], et profond connaisseur du père Hans-Urs von Balthazar qui fut un lecteur attentif de Soloviev, le cardinal Barbarin s’est également fait connaître, à l’occasion des multiples rencontres qui avaient été organisées avec les étudiants ukrainiens et les autorités administratives et religieuses de la ville, comme un théologien de tout premier rang et comme un convaincant ambassadeur de la ville de Lyon. A l’occasion d’un déjeuner avec le patriarche Lioubomyr Huzar, Mgr Barbarin a improvisé de façon époustouflante en quelques minutes une brève histoire de la théologie eucharistique. Le cardinal y réconciliait trois moments de l’histoire de l’Eglise (St Augustin, St Thomas d’Aquin, le concile de Trente) symbolisant selon lui les ‘trois piliers de l’eucharistie qu’il faut tenir en équilibre’ : la fraternité de la communion relatée par le récit de la Cène (élément principal pour l’Eglise primitive), la joie de la résurrection fêtée chaque Dimanche en souvenir de Pâques (déterminante chez le docteur de la Sorbonne), enfin la tristesse liée au sacrifice du Christ pour le salut des hommes relatée le vendredi saint (paradigme dominant au XVIe siècle).

Accompagné à ces différentes rencontres par l’Ambassadeur de France en Ukraine, M. Philippe de Suremain, et par M. Joseph Yacoub, professeur à l’université catholique de Lyon, le cardinal Barbarin a également su convaincre ses interlocuteurs de son désir réel de développer les liens entre les villes de Lviv et de Lyon. Vivement marqué par le ‘dynamisme impressionnant’ de l’Université catholique d’Ukraine, il a fait part de son souhait de mettre en place une convention de coopération entre celle-ci et l’université catholique de Lyon, ce qui représenterait une première dans le domaine de la coopération universitaire franco-ukrainienne.

Mais Mgr Philippe Barbarin a également été touché par la figure du cardinal Lioubomyr Huzar, véritable ‘artisan de paix’ selon lui. L’évêque français a pu s’en rendre compte lors de la clôture du colloque. Les organisateurs avaient en effet imaginé en conclusion des travaux sur l’ecclésiologie sapientielle de Soloviev une table-ronde intitulée ‘Ecclésiologies contemporaines et dialogues entre les sociétés russe, polonaise et ukrainienne’ ainsi qu’une cérémonie de pacification de la mémoire polono-ukrainienne au cimetière de Lviv.

Le 1er novembre, à l’occasion de la toussaint et du jour anniversaire du décès du métropolite Szeptitski, la délégation française participa ainsi au cimetière Lykatchiv de Lviv à la cérémonie de commémoration des soldats français, polonais, russes et ukrainiens morts au combat dans cette région à la fin de la première guerre mondiale. L’initiative de cette commémoration est née en juin 2002 au plus fort de la polémique qui s’empara brusquement des peuples polonais et ukrainiens. Tout a commencé en mars 2002 par des travaux de réfection de la partie polonaise du cimetière. Les autorités de la ville de Lviv souhaitèrent effacer une vieille inscription datant de l’occupation polonaise de la Galicie (entre 1920 et 1939) rendant hommage aux soldats polonais morts en ‘héros pour leur patrie’. Les autorités ukrainiennes devenues indépendantes firent valoir au consul de Pologne qu’on ne pouvait mourir en ‘héros’ que sur son propre sol et non en terre étrangère. Mais la presse polonaise s’empara de l’incident et rappela l’ensemble des plaies douloureuses, y compris les massacres de Volhynie de 1943, qui meurtrissent jusqu’à nos jours les relations entre les polonais et ukrainiens. Au point que le président polonais M. Kwasnieski annula en juin sa visite en Ukraine prévue de longue date.

C’est à ce moment précis que à l’initiative de Tarass Vozniak, rédacteur en chef de la revue Yi et de Miroslav Marynovytch, vice-recteur de l’université catholique d’Ukraine, les deux cardinaux de Lviv, Mgr Huzar (grec catholique, de nationalité ukrainienne) et Mgr Iaworski (catholique latin, de nationalité polonaise) décidèrent d’organiser une cérémonie de prière commune devant les tombes des soldats défunts. Aussitôt la polémique se dégonfla. Les deux présidents Koutchma et Kwasniewski firent graver un texte commun de repentir et d’amitié à l’entrée du cimetière. Si bien que le 1er novembre 2002, lors de la première cérémonie de commémoration, tout se déroula dans une atmosphère apaisée.

Un an plus tard, à l’occasion de la seconde édition de cet événement, le patriarche Huzar confia au cardinal Barbarin : ‘Vous verrez dans quatre ou cinq ans, les gens auront oublié pourquoi leurs ancêtres ont combattu les uns contre les autres’.

A l’heure où les journaux ukrainiens craignent un conflit avec la Russie en raison de la digue de Touzla construite par les Russes dans le détroit de Kertch, on ne pouvait imaginer un meilleur symbole pour illustrer l’efficacité du rapprochement entre les chrétiens contre la guerre. La haute figure spirituelle de Soloviev, philosophe de l’Eglise d’Orient devenu catholique sans rompre avec son attachement à la tradition orthodoxe, semblait éclairer le temps présent tout autant de l’avenir que du siècle passé.

Antoine Arjakovsky,
enseignant chercheur
à l’Université catholique de Lviv


[1] On trouvera les textes des principaux participants sur le site en français de cette université : http://www.ucu.edu.ua/fr/

[2] cf encadré ci-dessous.

[3] Le cardinal Barbarin organise un colloque international sur le père de Lubac à l’université catholique de Lyon les 5 et 6 décembre 2003 (cf theo@univ-atholyon.fr).

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