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Interwiew de Borys Gudziak : “La modernité de l’Orient”

Interwiew de Borys Gudziak : "La modernité de l'Orient"Chapeau : Le père Borys Gudziak est né en 1960 aux Etats-Unis dans une famille d’origine ukrainienne. Après avoir terminé un premier cycle universitaire à Syracuse, puis le séminaire de l’université catholique à Rome en 1983, il a obtenu en 1992 un Doctorat à l’université de Harvard en Histoire de l’Eglise et en études slaves et byzantines. Installé en Ukraine depuis 1992, il a fondé l’Institut d’Histoire de l’Eglise. Il est alors chargé de la préparation de la réouverture de l’Académie de théologie de Lviv jusqu’à son inauguration en 1994. Il est ordonné prêtre en 1998. En 2000 il devient le nouveau recteur de cette institution. Deux ans plus tard, selon le vœu du patriarche Slypij, le fondateur de l’Université catholique ukrainienne à Rome en 1963, il transforme l’académie en université. Premier recteur de l’Université catholique en Ukraine, il continue à assurer un cours consacré à l’Eglise gréco-catholique ukrainienne à l’époque des persécutions (1941-1991)

Antoine Arjakovsky : Vous avez fêté récemment votre 5e anniversaire de prêtrise. Connaissiez-vous depuis logntemps votre vocation à servir le Christ ?

Borys Gudziak : Vers 15 ans-16 ans, et de façon certaine à 17 ans lorsque j’ai terminé l’école, j’ai su que je deviendrai prêtre. Cela s’est produit 20 ans plus tard, mais il n’y a jamais eu le moindre doute sur le fait que cela allait se produire. Ne se posait que la question du moment.

AA : Y a-t-il eu un événement spécial qui a été déterminant ?

BG : Je n’ai pas une nature brusque. Je ne suis pas volontariste. Bien sûr j’ai entretenu la possibilité que l’ordination pourrait ne pas se produire. Mais il y avait aussi une profonde conviction, au delà de tous les orages qu’un jeune homme de 15 à 38 ans peut traverser. Je sentais le Seigneur très près de moi pendant cette période de discernement. La préparation à la prêtrise n’était pas un but en soi. C’était une partie de ma relation à Dieu, de mon appel à Le servir, à parler aux gens de Dieu. Je n’avais pas d’alternative du type soit la prêtrise soit rien. Car j’ai pu bénéficier de riches expériences spirituelles, ce qui fut un don, à travers de nombreuses personnes. J’ai eu une riche expérience ecclésiale, sur un plan intellectuel et théologique. Je travaillais de façon proche avec le cardinal Lubatchivsky, avec l’Eglise des catacombes.

AA : Quand a eu lieu votre première venue en Ukraine ?

BG : Je suis venu en 1978 une fois terminée l’école secondaire. A cette époque j’ai annoncé à mes proches que je voulais devenir prêtre. Certains furent choqués. Puis je suis venu 10 ans plus tard en 88 pour six mois. Là c’était une Ukraine soviétique. A cette époque là, la pérestroika venait seulement de commencer en Ukraine.

AA : Quand avez vous su que vous viendriez vous installer en Ukraine ?

BG : Je suis devenu séminariste de l’Université Catholique Ukrainienne à Rome, chez le patriarche Slypij, en 1980. C’était impossible à ce moment là d’imaginer que le régime allait s’effondrer. Mais nous avons été préparés à servir l’Eglise ukrainienne de l’extérieur, et, pour ma part, à travers le travail intellectuel. En 83 quand j’ai terminé le séminaire, je me suis lancé dans une thèse de doctorat à Harvard, qui a duré 9 ans, et cela aussi empêchait ma venue immédiate en Ukraine. Mais j’ai gardé le contact avec mon évêque, je n’ai jamais renoncé à mon idée initiale. Mon père spirituel était l’archimandrite Liubomyr (l’actuel patriarche de l’Eglise gréco-catholique Liubomyr Huzar, AA), le père Ivan Datsko était le vicaire général. Je les rencontrais chaque année et venait spécialement des Etats-Unis pour leur raconter le résultat de mes recherches. Après mon séjour en Ukraine en 88 je leur ai fait un rapport de mission sur la situation spirituelle de l’Ukraine.

AA : Vous avez connu le patriarche Slipiy ? Quand est-il décédé ?

BG : Oui je l’ai connu, il est mort le 7 septembre 1984. Cela a été une grande grâce dans ma vie. D’une certaine façon, je pense que ma spiritualité et ma prêtrise ont été formées par deux personnalités, deux serviteurs de l’Eglise, le patriarche Joseph et Henri Nouwen.

Le patriarche Joseph était un homme plus grand que la vie. Physiquement déjà il était impressionnant, il était très fort. C’était un grand savant, un organisateur des études aussi, et il était entièrement dévoué à la vie de l’Eglise. C’était un évêque, un chef d’Eglise aussi, qui à peine devenu successeur du métropolite Szeptitzki le 1 novembre 44 a été arrêté en avril 45. Et il a passé les 18 années suivantes de sa vie dans les prisons des camps. Il n’aimait pas parler de cette période sibérienne de sa vie.

Quand je suis arrivé à Rome, cette forte personnalité qui autrefois impressionnait les gens était désormais adoucie par les âges. Il avait plus de 88 ans et était devenu comme un grand-père. Je le voyais tous les jours. J’habitais dans le même bâtiment que lui. Nous avions de brèves conversations, qui ressemblaient à celles que pouvaient avoir un grand-père très respecté avec son arrière petit-fils. Ces conversations étaient néanmoins pour moi des icônes d’univers entiers d’expériences, en particulier pour ce que j’appellerais le domaine de ‘la foi dans les ténèbres’. Il n’y a pas d’autre expression adéquate que la foi dans l’Eglise lorsque vous êtes isolé, en prison, interrogé, battu, que vous vous trouvez dans un goulag en plein hiver sibérien. Il y avait chez lui la force d’une vision, qu’aucun mots ne pouvaient exprimer.

Cette grande vie de témoignage à Dieu, cette fidélité incomparable à l’Eglise gréco-catholique, je l’ai reçue de lui, probablement plus à travers le silence qu’à travers des mots. Il célébrait la liturgie en plein midi. Puis il allait se promener où s’asseyait sur un ban au soleil, et j’étais là à côté de lui. Car ma chambre était à l’entrée de l’université, et ma fenêtre était souvent ouverte, alors j’allais le voir et je restais près de lui.

AA : Avez-vous lu ce qu’il a écrit ?

BG : J’ai lu surtout ses écrits pastoraux. Ces écrits théologiques sont assez spécifiques, il s’agit de théologie dogmatique, plutôt scolastique en fait. Je retiens surtout de lui ses lettres pastorales et ses visions de l’Eglise : Une Eglise n’ayant pas peur d’un grand régime totalitaire. De la part d’un homme qui n’avait aucun pouvoir, aucun soutien matériel, dans un monde qui vivait dans les années 60-70 tant de tremblements de terre sous l’effet des révolutions de la jeunesse, alors que la vie même de l’Eglise était ouvertement remise en question, il était un homme qui disposait d’une vision claire et charismatique. Et ce n’était pas juste une idée ou des déclarations, mais l’expression de quelque chose de vécu. Cela a été pour moi très convaincant, très captivant, très inspirant.

AA : Vous avez parlé aussi de Henri Nouwen ?

BG : Oui c’est un psychologue hollandais et professeur de théologie pastorale, auteur de plus de 40 livres, mort en 1996. Ce fut un prêtre qui partit en Amérique du Nord et qui devint probablement le plus populaire des écrivains catholiques et spirituels contemporains. Il a vécu aux Etats-Unis et au Canada, a enseigné à l’Université Notre Dame puis à Yale et enfin à Harvard en 1983, l’année où j’y suis moi-même arrivé. J’ai suivi son cours sur la spiritualité chrétienne à la Divinity School. Puis est venu le temps où nous sommes devenus des amis très proches. Il est parti de Harvard après deux ans et a décidé de vivre à l’Arche, d’abord en France à Troly avec Jean Vanier pendant un an, puis à la communauté de Toronto.

C’était, je dirais, une personne très post-moderne, qui disposait d’une sensibilité existentialiste, avec une piété catholique traditionnelle en même temps. Son grand souci était de présenter l’évangile de Jésus aux gens d’aujourd’hui. Il n’était pas très concerné par les problèmes de limites confessionnelles.

Deux personnes très différentes donc. Slipiy était une très forte personnalité qui conduisait un large troupeau. Henri Nouwen était à bien des égard quelqu’un de très fragile, qui partageait sa fragilité avec un monde brisé. Slipiy était celui qui le maintenait intact. Slipiy était un théologien formé dans la tradition scolastique ukrainienne du début du Xxe siècle. Henri Nouwen était un psychologue. Et néanmoins tous deux étaient exceptionnels par leur présentation de l’évangile du Christ. Je suis heureux que Henri Nouwen soit venu ici en 93-94. Il a donné une retraite à nos premiers étudiants. C’est lui qui m’a conseillé à l’époque de ne pas me dépêcher pour la prêtrise et de me consacrer à la fondation de l’Institut d’histoire de l’Eglise et de l’académie. Et il nous a envoyé l’une des membres de sa communauté de l’Arche, Zenia Koushpeta (qui a depuis fondé plus de 20 communautés de Foi et Lumière en Ukraine en faveur des enfants handicapés à partir de son bureau à l’Université catholique. Elle a aussi créé à Lviv un hôpital pour enfants atteints de paralysie cérébrale).

AA : Revenons à la période qui précède votre venue en Ukraine si vous le voulez bien et à votre thèse. Dans Crisis and Reform vous parlez des origines de l’Eglise gréco-catholique d’Ukraine en 1596. Vous justifiez la création de cette Eglise principalement par le fait que les patriarches orthodoxes de Constantinople de l’époque avaient délaissé cette Eglise et ne prenaient en considération que l’Eglise russe. Ai-je bien compris ?

BG : Pas du tout ! (rires) Ma thèse est qu’il n’y a pas de lien direct entre l’attribution de l’autocéphalie en 1589 à Moscou par Constantinople et l’émergence de l’Eglise gréco-catholique. Beaucoup de savants affirment que cet événement fut l’une des causes de la naissance de l’Eglise gréco-catholique en 1596. Je pense le contraire. Il n’y a aucun document qui prouve un tel lien. Lorsque les évêques de la métropole de Kiev expriment les raisons de leur choix de s’unir à Rome, le patriarcat de Moscou n’est jamais nommé, en aucune manière.

Ce que je dis en revanche, c’est que la décision d’union des évêques fut déclenchée par le voyage du patriarche Jérémie de Constantinople en terre slave, au cours duquel il créa le patriarcat de Moscou puis se rendit tout de suite après à la métropole de Kiev.

Après des années de recherche, après m’être interrogé sur les raisons de cette évolution radicale de l’Eglise de Kiev, qui depuis tant de siècles était sous la juridiction de Constantinople, je suis arrivé à la principale conclusion que l’Eglise mère de Constantinople avait abandonné l’Eglise de Kiev. Non pas celle, après la dévastation de Kiev par les Tatars, qui s’était déplacée à Moscou, mais celle dont le siège était à Novgorodok, qui faisait alors partie du Royaume polono-lithuanien, situé dans l’actuelle Bélarus.

Mon livre s’appelle Crise et Réforme . Que se passait-il à l’époque ? L’Eglise était en crise, à la fois sur un plan intérieur, mais aussi en raison de cette énergie nouvelle qui parcourait la vie religieuse en Europe à l’époque de la Réforme et de la Contre Réforme catholique. Le discours même de la religion était bouleversé. C’était une époque qui ressemble beaucoup à aujourd’hui à mon avis. Il était impératif de répondre aux nouvelles questions. Vous ne pouviez pas ignorer simplement ce renversement. Or la métropole de Kiev n’avait pas de voix. Et elle n’avait pas la possibilité non plus de se défendre face aux attaques de tous côtés. On lui reprochait d’avoir une vie spirituelle faible, de ne pas pourvoir à l’éducation, etc… Donc il était devenu clair qu’il fallait faire quelque chose. Et voilà que, après une période de 150 années de relations très distantes – mais néanmoins maintenues – avec Constantinople, en 1588, le patriarche de Constantinople se rend, pour la première fois depuis 988, à la métropole de Kiev.

J’ai montré dans ma recherche que les évêques ukrainiens, comme Mgr Hipatiy Potiy par exemple, étaient remplis d’espoir. Ils espéraient que ce contact direct allait conduire à un profond renouvellement de la vie de l’Eglise, à une réponse à la modernité. Or cela n’a pas eu lieu. Jérémie les a profondément déçu. Lors de sa venue, il a déposé un évêque, mit un autre à sa place, s’est préoccuppé des mesures de contrôle, etc… C’est à ce moment là qu’ils ont commencé à réfléchir à l’union avec Rome. Puis entre 1590 et 1596 a eu lieu toute une évolution qui a conduit vers l’Union de Brest. Nous ne disposons pas de nombreux documents qui puissent retracer toutes les dicussions de l’époque. Ce qui est sûr, c’est qu’on y parle jamais du patriarcat de Moscou. Vraiment je ne vois aucune preuve pour la thèse selon laquelle l’union avec Rome serait le résultat d’une peur déclenchée par l’émergence du patriarcat de Moscou.

Je crois même que c’est un anachronisme. La Moscovie traversait une période difficile à l’époque. Ce n’était pas du tout la Moscovie de la moitié du XVIIe siècle, lorsqu’une partie de l’Ukraine était annexée par la Moscovie. Il s’agit de deux périodes très différentes. On peut faire l’analogie entre l’Ukraine il y a dix ans, lorsque tout le monde regardait vers l’ouest, lorsque la Russie avait ses propres problèmes, et l’Ukraine aujourd’hui, alors qu’il y a une réelle consolidation du pouvoir en Russie, et qu’il s’agit de se préoccupper plus attentivement de ce que font les russes ! La Russie ne s’occupe plus uniquement de ses affaires intérieures…

AA : Puisque nous sommes arrivés à l’époque contemporaine, pourriez-vous nous dire en qualité de recteur de l’Université Catholique d’Ukraine quelques mots sur vos priorités pour les dix prochaines années ?

L’important pour nous aujourd’hui est la question de la qualité. Je veux dire la qualité de la formation, des cursus, de nos publications, etc…Nous sommes une petite institution. Nous ne comptons pas servir la société à travers la quantité, parce que notre quantité ne sera jamais grande. Nous voulons la qualité pour seulement quelques propositions ou contributions.

Mais il ne s’agit pas seulement de qualité académique, cela concerne aussi la qualité de nos vies, le caractère de notre très jeune institution, ce qui nécessite une formation continue de nos cadres. Il n’est pas facile d’être une institution chrétienne catholique dans une Ukraine post soviétique. Nous sommes comme une famille avec cinq enfants en bas âge. Les enfants sont fragiles et les parents doivent veiller sur eux. Cela signifie qu’il faut accorder de l’attention à la formation de nos facultés et à la formation spirituelle et personnelle de nos étudiants.

Notre but est de témoigner, de montrer qu’il y a une autre voie à travers laquelle les choses peuvent être faites, qu’il y a une façon différente d’apprendre les langues étrangères, d’étudier l’histoire, d’examiner les questions théologiques, d’administrer les études, d’être présent dans la société. C’est là notre espoir. Non pas tant changer les choses mais montrer une alternative libre et créatrice. C’est la mission de cette université qui est une communauté académique ouverte qui se consacre à la formation de leaders , disposant d’une excellence professionnelle, qui serviront l’Ukraine, ici comme à l’étranger, ‘pour la gloire de Dieu, pour le bien de la communauté humaine, et pour la dignité des personnes’ (je cite là un extrait de notre charte).

AA : Je comprends que vous ne souhaitiez pas vous développer trop vite, …

BG : …et le Seigneur par ailleurs nous y aide, au sens où nous n’avons pas non plus énormément de moyens financiers !…

AA : …et néanmoins il y a un appel énorme en ex-URSS pour un enseignement universitaire chrétien. Vous avez d’ailleurs ici des étudiants arméniens. Cela signifie-t-il que vous n’excluez pas de rayonner au delà de l’Ukraine ?

BG : La mission de notre université, son identité, nous conduit à ne pas chercher le gigantisme. Cependant la nature de la société dans laquelle nous vivons, et notre identité chrétienne qui nous pousse à l’ouverture à autrui, nous appelle au dialogue permanent et à l’établissement de contacts. C’est pourquoi nous développons les contacts avec l’Université Nationale de Lviv, qui est vingt fois plus grande que nous, et avec laquelle nous avons de très bonnes relations. Cette semaine nous avons signé une nouvelle convention de coopération avec l’Académie Mohyla de Kiev. Nous avons des coopérations avec d’autres universités en Europe comme en Amérique du Nord. Depuis peu nous avons des amis en Géorgie et en Arménie, en particulier dans l’Eglise apostolique arménienne. Il y a certains contextes, où nous pouvons partager et aider en dépit de notre propre pauvreté. Or le Caucase vit une période difficile aujourd’hui. C’est pourtant l’une des premières régions christianisée du monde, dès 301, et nous pouvons beaucoup apprendre de cette Eglise arménienne qui dispose aussi d’une cathédrale à Lviv.

AA : Vous pensez également que dans le futur votre université pourra développer des liens avec la Russie ?

BG : Bien sûr c’est même nécessaire. La Russie est un grand pays avec une grande culture et une profonde tradition spirituelle. C’est aussi un pays avec lequel l’Ukraine a eu une histoire très tumultueuse. Et, plus important encore, la Russie est ici ! C’est notre plus grand voisin. Or la vie spirituelle a toujours lieu ici et maintenant. Vous ne pouvez pas vous isoler de la réalité dans laquelle vous vivez. La Russie est une réalité pour l’Ukraine et nous devons la vivre avec ouverture et créativité, avec aussi une compréhension claire de notre identité, de la dignité de l’Ukraine comme pays, comme peuple, et comme tradition spirituelle, religieuse et culturelle.

AA : Vous avez écrit quelque part que l’Orient est souvent associé au passé, aux conciles œcuméniques, à la liturgie vénérable de saint Jean Chrysostome, alors qu’il faut également l’envisager comme un visage de l’avenir. Vous pensez vraiment que l’Eglise orientale peut contribuer à la modernité ?

BG : J’en suis absolument convaincu. Je pense en particulier au charisme de l’Orient chrétien à l’égard de l’image tel qu’il se manifeste dans l’iconographie. La profonde théologie de l’icône, si caractéristique des Eglises orientales, parle de façon directe aux mentalités contemporaines. Aujourd’hui, après une période de rationalisme très affirmé, notamment en France après la révolution, la personne moderne aspire, avec crainte souvent, à quelque chose de transcendant, de mystique. Et nous savons combien à l’ouest ces dernières décennies des générations entières se sont intéressés à l’orient, au bouddhisme, aux écrits du Dalaï Lama. Car ces écrits offrent une alternative à toute une tendance de la culture occidentale. Le christianisme oriental, aujourd’hui libéré, offre une vision sacramentelle et réaliste, une approche très fortement symbolique de la vie chrétienne. Les symboles sont rééls. L’eau du baptême, le pain et le vin de l’eucharitie, etc… tous ces éléments très concrets trouvent leur place dans le contexte de la liturgie, avec sa riche choréographie, ses chants, et même ses senteurs. La liturgie offre une expérience totale, holistique. Je me considère comme une personne de mon temps. Et bien tout ceci est très important pour moi et donne sens à ma vie car cela donne une forme à ma relation avec Dieu. J’aimerais la partager généreusement librement et respectueusement. C’est ce que beaucoup d’entre nous ressentent ici à l’université.

AA : Vous prévoyez de construire un bâtiment, ici à Lviv, sur le même campus où se trouvera le nouveau séminaire du Saint Esprit de l’Eglise gréco-catholique en Ukraine. Il s’agira probablement d’un haut-lieu pour la mission à l’Est n’est-ce pas ?

BG : Oui il y aura également certains bâtiments sur ce campus qui appartiendront à des ordres monastiques comme les rédemptoristes, les studites, peut-être les basiliens, les franciscains. Là il y aura des laïcs qui étudieront aux côtés des séminaristes, il y aura des orthodoxes des trois juridictions existantes qui côtoieront des catholiques de tradition latine ou grecque, il y aura aussi des moines et des religieuses. J’espère de tout cœur que nous parviendrons ainsi à créér un nouveau modèle pour annoncer l’évangile et expérimenter ensemble la bonne nouvelle de la venue prochaine du Royaume.

AA : Pourquoi parlez vous d’un nouveau modèle ?

BG : Parce que la compétition est ce qui a caractérisé la mission et l’évangélisaton chrétienne dans le passé, en tout cas depuis la division des Eglises, et ceci en Orient comme en Occident. Je pense, j’espère, qu’il est possible, sans violenter les identités, de transcender ce triste fait. Ce serait présomptueux d’annoncer que moi ou l’université disposons de la formule magique. C’est quelque chose qui doit surgir de la rencontre, de la souffrance mutuelle, d’efforts réciproques. Cela doit être une expérience pascale.

Peut-être cela prendra-t-il quarante ans de traverser le désert pour accéder à la terre promise, pour accéder à cette nouvelle expérience œcuménique, ouverte et convaincante : l’annonce, pleine, holiste, de la Bonne nouvelle ! Mais nous ne pouvons pas douter que l’Evangile est pour l’éternité. Nous avons vu comment des chrétiens sans aucun pouvoir, ne disposant que de la parole de Dieu, de sa présence et de sa grâce, ont pu survivre face aux répressions, inimaginables et sans précédent, des régimes totalitaires. Nous recevons aujourd’hui le témoignage des martyrs, le témoignage des confesseurs encore vivants, qui aujourd’hui nous racontent, ici-même, dans nos locaux, comment ils ont vécu, comment il faisait noir dans le tunnel, comment ils ont espéré, et comment Dieu leur a répondu. Pour reprendre l’expression de Saint Paul, ‘en vivant au sein de la nuée du témoignage’, nous ne pouvons pas douter.

Leur triomphe n’a pas lieu dans ce monde, ne se mesure pas à leur influence dans le monde.

Leur victoire ici-bàs c’est d’avoir été le sel de ce monde, d’avoir maintenu la lumière de l’espoir.

Interwiew réalisée pour Peuples du monde par Antoine Arjakovsky, à Lviv, dans les locaux de l’Université catholique d’Ukraine, le vendredi 19 décembre 2003. Traduction de l’anglais par Antoine Arjakovsky.

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